C’est parfois au bout du monde que naissent les plus belles passions. Pour Marine Béguin, notre Sportive du mois, c’est au Canada que tout a commencé. Au fil de ses découvertes et de ses expériences, elle est tombée sous le charme du canoë, une discipline qui allie technicité, nature et liberté. De retour en France, elle a poursuivi cette aventure avec la même énergie, faisant de cette passion un véritable projet de vie.
Aujourd’hui installée en Savoie, elle partage son expérience et son enthousiasme en transmettant les valeurs de son sport au plus grand nombre. Soucieuse de rendre les sports d’eau vive plus accessibles, elle propose également des stages de découverte spécialement réservés aux femmes, afin d’encourager chacune à franchir le pas dans un cadre bienveillant et convivial.
Découvrez son parcours, son attachement à la rivière et sa volonté de faire découvrir le canoë autrement, à travers notre entretien du mois.
Comment as-tu découvert la discipline du canot (ou canoë), plutôt méconnue en France ?
Tout a commencé un an après mon installation au Québec. Pour sortir des sentiers battus des parcs provinciaux et faire de la randonnée, je me suis inscrite au club de plein air de l’Université Laval, sans y être étudiante.C’est là que j’ai découvert, un peu par hasard, qu’ils proposaient une formation de canot. J’ai adoré ! J’ai d’abord pratiqué en binôme avec ma colocataire, puis j’ai fait une pause lorsqu’elle a déménagé. Le vrai déclic a eu lieu sept ans plus tard, quand j’ai posé mes valises aux portes de la Gaspésie. En cherchant un club pour me créer un nouveau réseau social, je suis tombée en amour avec le canot (open-canoë). Depuis ce jour, je n’ai plus jamais arrêté !
Qu’est-ce que le canot-camping t’apporte au quotidien ?
Le canot-camping m’apporte au quotidien l’envie de repartir ! Plus sérieusement, avoir un projet de canot-camping est mon moteur pour traverser la routine. Il paraît qu’il faut une fin à toute bonne chose pour savoir la savourer… alors j’accepte le retour, en attendant la prochaine expédition.
Mais sur le plan personnel, la pratique du canot d’eau vive que je pratique quotidiennement est une véritable école de vie. Elle m’enseigne l’attention au moment présent, le lâcher-prise, l’humilité et la connexion à la nature.
Aujourd’hui, j’aborde mon quotidien comme un grand rapide : je gère une difficulté à la fois, avec la certitude qu’après les remous, il y aura toujours un contre-courant plus calme pour souffler un bon coup.
Tu proposes une expérience 100% féminine à celles qui le souhaitent, pour se découvrir et prendre le temps de pratiquer un sport en nature. Comment t’est venue cette idée ?
Cette idée a été profondément inspirée par les travaux de Lorie Ouellet, qui était professeure-chercheuse en intervention plein air à l’UQAC et canoteuse.
Ses recherches sur la place des femmes dans le plein air démontrent qu’un cadre non-mixte permet aux femmes de développer beaucoup plus facilement leur leadership et leur sentiment de compétence.
Mon objectif avec cette expérience 100% féminine est d’offrir ce terrain de jeu sécurisant et bienveillant où les participantes peuvent jouer des rôles actifs, développer leur autonomie physique et émotionnelle, et prendre confiance en leurs capacités. Les femmes prennent le temps d’apprendre la technique, de mener le canot, de se faire confiance et de s’épanouir dans la nature, le tout basé sur une solidarité incroyable.
Quelles réussites ou découvertes t’apportent le plus de fierté ?
Si je regarde mon parcours, je dois avouer que ma fierté réside dans ma progression technique. Le canot d’eau vive demande de la rigueur et du courage. Alors, quand j’entends des commentaires un peu surpris comme : « Ah, mais tu as vraiment franchi cette section de rapides en canot ? », je savoure discrètement mon chemin parcouru. C’est la preuve que j’ai développé une solide expertise là où on ne m’attendait pas forcément.
Cependant, ma plus grande satisfaction est collective. Elle prend tout son sens quand je vois d’autres femmes s’approprier ces espaces, oser se lancer, prendre leur place dans les sports de plein air et s’accomplir par elles-mêmes.
Tu as découvert le canot au Québec : quelles sont les différences de pratique que tu as pu observer entre le Canada et la France ?
Au Canada, le canot est une institution. Pour vous donner une idée, mon club à Québec compte 250 membres, et il y a deux clubs… En France, il n’y a qu’un seul club officiellement dédié à cette pratique et quelques électrons libres par-ci, par-là !
La plus grande différence réside dans l’accessibilité pour les adultes. En France, la structure fédérale pousse d’abord vers le kayak et est davantage axée vers les jeunes. Pour toucher au canot (open-canoe), il faut souvent être déjà autonome et progresser en solo. Au Canada, les structures sont distinctes : il y a la fédération des kayakistes d’eau vive d’un côté, et celle de canot et kayak de mer de l’autre. On peut donc apprendre le canot directement et être accompagné durablement.
Là où je ne vois aucune différence, en revanche, c’est sur l’ambiance. Mon club québécois était une seconde famille, et j’ai retrouvé cette même solidarité en arrivant en France. Même en naviguant hors club, la communauté des kayakistes français m’a accueillie à bras ouverts et a été un pilier majeur de mon intégration.
Est-ce que tu as des objectifs que tu aimerais atteindre, dans ta pratique ou les activités que tu proposes ?
Dans ma pratique personnelle, mes objectifs sont atteints, mes belles années de performance sont faites ! J’ai encore ma to-do list de rivières à naviguer, mais je commence à délaisser les rapides de classe IV.
En revanche, mes objectifs se situent désormais dans ce que je souhaite transmettre. Je veux construire des week-ends et des semaines de canot-camping exclusivement dédiés aux femmes. Mon rêve le plus fou serait de faire bénéficier des bienfaits du plein air à des femmes en difficulté ou à des jeunes marginalisés. Au Canada, l’Intervention par la Nature et l’Aventure (INA) est une pratique reconnue. des professionnels marient l’expertise technique du guide de rivière à l’accompagnement psychosocial d’éducateurs spécialisés pour offrir une bulle de nature à des personnes qui en sont très éloignées. Le plein air a un pouvoir de guérison immense, et mon rêve est de mettre mon expérience à profit pour guider ces publics vers la résilience, un rapide à la fois.
Comment ta pratique s’articule-t-elle avec ta vie quotidienne ?
Ma passion ne s’articule pas seulement avec mon quotidien : elle le dicte ! Pour tout vous dire, je choisis mes lieux d’habitation en fonction des rivières navigables qui l’entourent. À une époque, je cumulais plus de 200 sorties par an, soit un rythme effréné de trois navigations par semaine. Désormais, je lève un peu le pied et j’apprends à équilibrer mon temps libre. J’ai la chance immense de pouvoir faire des sessions « 5 à 7 » en fin de journée, à moins d’une heure de la maison. C’est mon échappatoire. Savoir que la rivière est là, juste à côté, me permet de mieux vivre les moments où je dois m’en éloigner. J’ai la chance d’avoir un entourage qui me connaît, qui comprend cet équilibre et me soutient pleinement.
As-tu connu des moments difficiles lors de ta pratique du canot solo ? Comment les as-tu surmontés ?
La peur peut arriver très vite face à de gros rapides. Dans ces moments-là, une règle d’or m’aide à choisir entre le go ou le no go : « Quand la conséquence dépasse le plaisir, n’y va pas. » Certains disent : « Si tu vois la ligne, vas-y ». De mon côté, j’apprends à reconnaître mes limites et à les respecter, quitte à devoir porter mon canot sur la berge pour contourner un rapide trop impressionnant.
Les vraies difficultés ont été humaines. J’ai perdu deux amis en rivière à deux ans d’intervalle. Le premier drame m’a frappée alors que j’étais loin du groupe, mais la solidarité de mes proches ici m’a aidée à tenir. Pour le second, j’étais au Canada, sur l’eau, portée par une communauté qui vivait le même deuil. Vivre cette peine ensemble a rendu l’épreuve plus douce.
La rivière crée des liens d’une force inexplicable.
Quel message aimerais-tu transmettre à celles et ceux qui te (re)découvrent avec cet entretien ?
Mon message est simple : le plein air est un formidable outil de reconstruction et d’autonomie. N’attendez pas que les conditions soient parfaites pour vous lancer. Trouvez votre communauté, respectez la nature, apprenez à vous faire confiance et jetez-vous à l’eau ! Que ce soit en canot, en rando ou dans vos projets de vie, apprivoisez vos propres rapides.
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Crédit photo : Paul Villecourt